FAFCE

Fédération des Associations Familiales Catholiques.

Enjeux de l'Agenda de Développement Mondial de l'Après-2015

Par Marguerite A. Peeters*

Article paru sur Liberté Politique en Automne 2015

 

Panama apartment blocks

 

« 2015 est l’année la plus importante pour le développement depuis la fondation des Nations-Unies »[1], affirme le Secrétaire Général qui estime que l’humanité a maintenant la possibilité, qui ne s’est encore jamais présentée dans son histoire, d’« éradiquer la pauvreté sous ses formes » et d’arriver au « bien-être pour tous ». Contrastant avec cet optimisme, ou plutôt cet utopisme, le ton de Ban Ki-moon devient alarmiste lorsqu’il parle de changement climatique : il appartient à cette génération - et non à la suivante, car ce serait trop tard - de déterminer par son comportement et ses décisions politiques la survie ou l’extinction de l’humanité et de la planète d’ici la fin du 21ème siècle[2]. Dans le premier cas comme dans le second, l’ONU s’attribue un rôle mondialement normatif qui serait, selon elle, la seule voie de salut possible pour l’humanité entière. Utopisme, alarmisme et messianisme s’entremêlent et se renforcent mutuellement dans la vision actuelle de l’ONU à la veille de l’adoption de son nouveau programme de développement mondial.

Du 25 au 27 septembre prochain se tiendra à New-York le Sommet des Nations Unies pour adopter l’Agenda de Développement de l’Après-2015[3]. Le nouveau plan de développement succèdera aux Objectifs pour le Développement du Millénaire (2000-2015) et prendra effet le 1er janvier 2016. Le Secrétariat onusien le conçoit comme le « cadre normatif mondial » devant régir toute activité de développement d’ici 2030, non seulement celle des 193 Etats-Membres de l’organisation mais de tous les « partenaires non-étatiques », appelés aussi « actionnaires » ou « parties prenantes » de la gouvernance mondiale (ONGs, fondations, syndicats, milieu académique, mouvements de femmes…). Ce cadre comportera notamment des Objectifs de Développement Durable, au nombre de 17[4] dans l’avant-projet, et un certain nombre de cibles visant à la réalisation de ces objectifs (169 dans l’avant-projet). Enfin, il sera pourvu d’« indicateurs de progrès » se conformant aux exigences statistiques onusiennes et permettant au système onusien de surveiller l’application des objectifs par les gouvernements et toutes les autres « parties prenantes ».

C’est à la conférence de Rio +20 en 2012 que furent lancés les processus très complexes, intergouvernementaux mais aussi et surtout pluri-actionnaires (multi-stakeholder), en vue d’établir le programme onusien de développement au-delà de 2015. Notre objectif n’est pas de les présenter de manière exhaustive mais d’identifier les principaux enjeux politiques et idéologiques du nouveau programme.

Une Pax Romana mondiale

Une caractéristique distinctive de la vision de l’ONU pour au-delà 2015 est d’offrir à l’humanité, pour la première fois de son histoire, un « programme unifié et universel »[5] : un programme solidement intégré, compact, d’une part, et unificateur de l’humanité entière, d’autre part. Analysons ces deux aspects.

Tout d’abord, qu’entend le Secrétariat onusien par « programme unifié » ?

Depuis la chute du mur de Berlin, la gouvernance mondiale a entrepris de procurer à l’humanité un programme politique commun pour le 21ème siècle : un cadre mondialement normatif pour le développement, exclusif de tout autre. Depuis la conférence de Rio sur l’environnement de 1992, ce programme porte le nom de « développement durable », concept-parapluie intégrant les normes sociales, économiques et environnementales élaborées sous l’égide de l’ONU à partir de 1990.  Les paradigmes adoptés lors des conférences et sommets qui ont précédé et surtout suivi Rio ont été systématiquement intégrés dans le cadre du « développement durable ». Par conséquent, ce cadre, qui se veut totalement inclusif, n’a cessé de s’élargir.

Aujourd’hui à un tournant critique, la gouvernance mondiale veut arriver à l’unification de son programme de développement : que toutes les politiques onusiennes soient au service de la durabilité. L’unification s’obtient par l’intégration transversale (mainstreaming) des composantes des paramètres économique, social et environnemental les unes dans les autres jusqu’à ce qu’elles soient devenues indissolubles et que la mise en oeuvre de l’une passe obligatoirement par l’application de l’autre - en vienne et y conduise. Rappelons que les objectifs des conférences du Caire de 1994 (santé sexuelle et reproductive, droits reproductifs, avortement sans risques, famille sous toutes ses formes etc.) et de Pékin de 1995 (perspective du genre, égalité des sexes - traduction française de gender equality…) font partie intégrante des objectifs sociaux de l’ONU. Dans le nouveau programme de développement, l’ONU veut aussi intégrer ce qui a pu à ce jour rester en dehors de son cadre normatif, notamment un paramètre politique : la « bonne gouvernance » et les autres nouveaux paradigmes politiques de l’ONU (partenariat mondial, démocratie participative, politique basée sur la science - science-based policy-making)... Selon le Secrétariat onusien, l’intégration est le mandat principal de la gouvernance mondiale d’ici 2030.

Le développement durable vise à l’équilibre entre ses paramètres. C’est en effet l’équilibre (balance) qui définit le développement durable et le distingue du développement comme croissance. L’idée de stabilisation de la croissance (économique ou démographique), ou de croissance zéro, voire parfois de décroissance, selon les interprétations, est inhérente au concept. Cependant, de nouvelles composantes viennent en permanence « alourdir » l’un ou l’autre des paramètres : l’équilibre en est constamment perturbé. Il s’ensuit que le développement durable est un processus dépourvu de contenu stable.

Voyons maintenant ce que le Secrétariat onusien entend par « programme universel ».

Le nouveau programme de développement, par opposition aux Objectifs de Développement du Millénaire qui concernaient principalement les pays en voie de développement, est mondial, applicable à tous les pays[6] - développés, en transition, en voie de développement -, à tous les peuples, cultures, races, régions, citoyens individuels... Tous les individus dans toutes les sociétés à tous les niveaux doivent (obligation de la nouvelle éthique) participer à la transformation du monde en faveur du développement durable en tant qu’actionnaires (stakeholders), bénéficiaires, agents d’application, y compris « les femmes, minorités, groupes de lesbiennes, homosexuels, bisexuels et transgenre, peuples indigènes, jeunes et adolescents et personnes âgées »[7]. L’ONU veut arriver au « bien-être pour tous à tous les âges ». Les objectifs du développement durable sont tous pour tous.

Le développement durable deviendrait ainsi le principe unificateur de l’humanité au 21ème siècle. Il se crée une Pax Romana mondiale sous la bannière de l’ONU, procurant à tous les citoyens du monde des objectifs, un langage et une éthique communs. Une telle unification du monde par le développement durable tend à être mondialiste et constructiviste. Elle profite surtout aux experts de la gouvernance mondiale, dont le pouvoir politique sur le monde augmente de manière exponentielle au fur et à mesure que les normes qu’ils ont construites sont appliquées localement partout.

Un processus de refondation s’appuyant sur une perspective postmoderne

Il importe de discerner qu’à travers le processus d’intégration en cours au niveau « mondial » depuis la fin de la guerre froide se reconstruit une synthèse après que celle qui l’a précédée (la synthèse moderne et/ou Judéo-Chrétienne) ait été déconstruite. La gouvernance mondiale refonde l’ordre international, qu’elle transforme en partenariat mondial, expression-clef du nouveau plan d’action mondial. Ce sont les technocrates, non les peuples et les gouvernements, qui dirigent le processus d’intégration et de reconstruction. Ce processus risque d’aboutir à la dissolution, typiquement postmoderne, des « frontières identitaires » des parties, par fonte dans le grand tout en construction.

Il conviendrait de s’interroger sur la mesure dans laquelle une telle refondation s’imposait. Certes, et le pape François vient de le mettre en lumière dans Laudato Si, la modernité n’était pas la panacée. Ses abus sont désormais largement reconnus, culturellement et politiquement : paradigme de croissance exponentielle irrespectueuse de l’environnement et des personnes ; hypertrophie de la raison, coupée de la foi, au détriment de la conscience et du cœur ; conception naturaliste ou néo-pélagienne de la loi naturelle ; paradigme politique froid et dur de « coalition raison-pouvoir »… Mais la construction du nouveau consensus mondial depuis la chute du mur de Berlin ne s’est pas appuyée sur la réalité ; elle a détourné l’humanité vers une perspective postmoderne.

L’ONU dénie qu’il y ait refondation. Le sommet de septembre coïncidera avec le 70ème anniversaire des Nations-Unies. Le secrétariat cherche à mettre en avant la continuité. Il affirme que le nouveau plan de développement est guidé par « les raisons d’être et principes de la Charte des Nations-Unies », que le nouveau partenariat mondial pour appliquer ce plan est « dans l’esprit de la Charte »[8]. A des fins de légitimation de ses « nouveaux paradigmes », l’ONU s’est aussi toujours référée à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme[9]. Or un examen rapide des documents fondateurs de l’organisation internationale manifeste d’emblée un changement de langage significatif, non d’une continuité, mais d’une rupture.

La Charte emploie un langage simple et clair. Elle parle de « sexe » au lieu de « genre », de « distinction » au lieu de « discrimination », d’international au lieu de mondial, de progrès économique et social au lieu de développement durable, de coopération au lieu de partenariat etc. En revanche, les mots et expressions nommant les principales composantes du consensus post-guerre froide sont absents de la Charte : développement durable, éradication de la pauvreté, gender, santé reproductive, frontières planétaires, leaders mondiaux, citoyenneté mondiale, générations futures, bonne gouvernance, empowerment des femmes, démocratie participative, changement climatique, sécurité alimentaire, éducation de qualité, pacte universel, cultures mondiales... Les mots « nations », « souverain », « religion », présents dans la Charte, ont pratiquement disparus du langage onusien actuel.

Une coupure s’est progressivement produite d’avec l’esprit de la Charte et de la Déclaration Universelle – un esprit moderne et/ou Judéo-Chrétien - à partir des années 1960s, lorsque la révolution culturelle occidentale a précipité le monde vers la postmodernité. La réalité s’est transformée en texte à interpréter ; le langage et son interprétation sont devenus liquides. Une éthique postmoderne et laïque informe désormais l’interprétation de concepts universels tels que dignité, droits, justice, liberté, égalité, développement, sécurité. Ces concepts sont devenus ambivalents. Les pierres de construction de la nouvelle synthèse sont des constructions sociales, dépourvues de contenu stable.

En revanche, le nouveau programme de développement est en pleine continuité avec le processus des conférences post-guerre froide, qu’il va continuer à appliquer de manière « intégrée et coordonnée ». Ces conférences ont plaidé pour le « changement ». Elles ont opéré une césure décisive.

 « La transformation est notre maître mot, »[10] affirme le Secrétaire Général dans son rapport de synthèse[11]. Une transformation générale et complète du monde est le but du programme post-2015 : transformation des sociétés, économies, politiques, lois, institutions, modes de consommation et de production, mentalités, comportements, cultures[12] et peuples eux-mêmes, de l’environnement, du contenu de l’éducation… Elle est un devoir de tous, aujourd’hui et non demain : « Cette génération a le devoir de transformer nos sociétés »[13]. Tout, y compris l’humanité elle-même, doit devenir « durable ».

Quel est le contenu de ce nouvel impératif catégorique de la gouvernance mondiale ? Comme d’habitude, les documents sont éloquents sur le changement comme processus, et élusifs sur le contenu. Il s’agit d’une transformation vers le développement durable, qui est lui-même un processus d’intégration et d’équilibre dont la fin n’est pas en vue. Un programme bâti sur le changement comme principe ne saurait mener à bon port. Comme le dit le Secrétaire Général, « nous naviguons » vers ce qu’il espère être un « avenir durable ». Notons que la notion de « navigation » ou de « voyage » est un thème postmoderne, précisément parce que le processus transcende le contenu dans la nouvelle perspective éthique. Notons également que le changement pour le changement est le propre de toute révolution. Dans l’éthos postmoderne, le processus transcende le contenu.

Aspects post-Judéo-Chrétiens du nouveau programme

Ce n’est pas tant la césure d’avec la modernité qui devrait nous préoccuper que la rupture d’avec ce que le système précédent contenait encore de Judéo-Chrétien.

Voyons en quoi le nouveau programme poursuit une telle césure.

Nous remarquons tout d’abord que le nouveau programme onusien tend à absolutiser le développement durable : le couper de sa source. Il lui confère un caractère politiquement, culturellement et éthiquement contraignant pour tous. Tous et tout doivent se mettre à son service : technologie, économie, finance, politique, démographie, éducation, jeunes, parlements, partenariats, statistiques, nature, religions etc. Le développement durable devient la fin ultime et exclusive de l’activité humaine. Il transcende tout, y compris la religion.

Nous remarquons ensuite que si l’adjectif « universel » revient avec force dans le programme post-2015, où il coexiste avec le mot « mondial » et parfois aussi « planétaire », il n’est plus associé au mot « valeurs » mais au programme onusien lui-même, au développement durable. Lorsque le mot « universel » était associé au mot « valeurs », il était possible de l’interpréter à la lumière de la loi que Dieu a inscrite dans le cœur de tous les hommes. Lorsque le mot « valeurs » est encore employé dans le langage de l’ONU, il est associé aux qualificatifs « communes », ou « partagées », ou « de l’ONU » : la porte jadis ouverte vers la transcendance a été fermée, car « commun » ou « partagé » sont des concepts immanents. Dans le programme post-2015, le développement durable, proclamé « universel », se substitue subrepticement à la loi que Dieu a inscrite dans le cœur de tout homme. Les experts à l’origine des normes mondiales deviennent dès lors la source de l’universalité, une autorité suprême se mettant à la place de Dieu. Et ce qui est désormais proclamé « universel » se transforme en moteur de la sécularisation.

L’absence des mots « homme et femme », « la famille », « mariage », « vérité », « amour », « religion », « foi », « inhérent » (dans l’expression jadis employée de « dignité inhérente ») du rapport de synthèse du Secrétaire Général révèle le manque de respect de la gouvernance mondiale pour la source véritable et unique de l’universalité, d’autant plus que les mots « gender » et « santé et droits sexuels et reproductifs »[14] sont, eux, présents dans le rapport, comme ils le sont dans l’« avant-projet » : gender, 21 fois dans la version anglaise ![15]. Comment un programme de développement présenté comme « universel » et « pour les peuples » (people-centred) peut-il se passer de la cellule de base de la société, du mariage - et de l’homme et de la femme ? Comment pourrait-il se fonder sur le gender ? Les enjeux du programme post-2015 restent donc la mondialisation d’une éthique hédoniste (absolutisation du plaisir) et nietzchéenne (salut par le pouvoir).

Un autre problème est relatif à l’élargissement du paradigme onusien de « pour les peuples » ou « centré sur les gens » (people-centred) à une nouvelle composante, « la planète » : il s’agit de la mise en équilibre des deux composantes de ce nouveau paradigme. Le nouveau programme sera « centré sur les gens et la planète ». Le paradigme onusien post-guerre froide de « centré sur les gens », c’est-à-dire sur leurs besoins et leurs droits, était perverti de l’intérieur par une anthropologie hédoniste et individualiste. L’équilibre que l’ONU veut établir dans les quinze prochaines années entre les intérêts des peuples et ceux de la planète[16] ne va pas corriger la perspective idéologique de l’ONU mais l’aggraver. Une éthique d’équilibre sous-tend la volonté d’intégration transversale de la dimension environnementale dans le nouveau programme de développement. L’éthique postmoderne de la gouvernance mondiale est un système de balancier. L’acte de créer l’équilibre entre les composantes d’un concept donné (par exemple, du développement durable) n’est pas idéologiquement neutre : il vise en effet à égaliser les composantes et ce faisant, il déconstruit leur identité respective et les hiérarchies légitimes, par exemple celle que le créateur a établie entre l’être humain et le reste de la création.

Ban Ki-moon a appelé la terre « la Mère ultime de l’humanité »[17], la mère qui a supporté la vie dans ses multiples formes depuis des temps immémoriaux. La terre serait du côté de la vie, alors que l’être humain serait du côté de la mort, de la pollution, de la destruction de l’environnement. Une vue négative de l’activité humaine, du commandement divin de soumettre la terre, de la croissance, sous-tend en définitive le développement durable. La balance penche d’un côté. Notons au passage que l’éthique de la gouvernance mondiale célèbre la « Mère » après avoir célébré la mort du père...

Enfin, il convient de remarquer que dans le programme de développement au-delà de 2015, la « dignité » n’est plus qualifiée d’inhérente et est coupée de sa source transcendante. Elle est rendue dépendante du bien-être, du statut économique, du pouvoir, de l’égalité et de la protection environnementale – qui sont, selon une perspective laïque, l’horizon final du développement humain (d’où la volonté d’éradiquer la pauvreté). Devenue purement immanente, la dignité n’est pas filialement reçue ; elle doit être conquise à travers nos propres efforts et des stratégies politiques.

Pour autant que le nouveau programme de développement mondial sera suivi, une éthique laïque qui « équilibre » les intérêts des peuples et ceux de la planète, absolutise le développement durable en en faisant un principe universel, remplace la famille et l’homme et la femme par le gender risque de se répandre mondialement ces quinze prochaines années, accélérant la mondialisation de la sécularisation occidentale sans faire de bruit.

Grand bond en avant du pouvoir de la technocratie au gouvernail de la gouvernance mondiale

Le Secrétariat onusien a toujours présenté les grandes orientations de la gouvernance mondiale comme émanant de la volonté de ses états-membres et objet de leur consensus et engagement. Or l’ONU reconnaît elle-même, dans tous ses documents depuis 25 ans, qu’elle a ouvert grand ses portes, dans ses initiatives politiques, à la participation effective d’une multiplicité d’acteurs non-étatiques et « partenaires » divers (ONGs, experts, milieux académiques, fondations, mouvements de femmes, syndicats…).

La révolution des partenariats a pris une ampleur révolutionnaire, transférant le pouvoir politique aux décideurs réels qui se cachent au sein de la nébuleuse du « pluri-actionnariat » et ne sont souvent pas gouvernementaux. L’histoire des « nouveaux paradigmes » - de leur création conceptuelle jusqu’à la vérification de leur application, en passant par la construction du consensus mondial les concernant et les stratégies mises en œuvre pour les faire appliquer – prouve un leadership incontestable de technocrates partageant une même vision, postmoderne et idéologique du monde. Ces technocrates sont les premiers partenaires de l’ONU. Gouvernements et « partenaires non-étatiques » sont désormais sur pied d’égalité en tant qu’actionnaires directs du développement durable. Le champ d’application de la souveraineté des états en est dramatiquement restreint.

D’après notre analyse, le passage au prochain cadre de développement devrait renforcer le transfert de pouvoir aux technocrates aux commandes de la gouvernance mondiale.

Remarquons tout d’abord le leadership sémantique, politique et idéologique des 27 membres du Groupe de personnalités de haut niveau chargé du programme de développement pour l’après-2015 créé par Ban Ki-moon. Dans son rapport sorti en mai 2013, intituléPour un nouveau partenariat mondial : vers l’éradication de la pauvreté et la transformation des économies par le biais du développement durable, ce groupe introduit un certain nombre de thèmes et un langage qui sont déjà devenus ceux du Secrétariat et du système onusiens, des gouvernements, des médias, des ONGs et parfois aussi de l’Eglise : par exemple, les thèmes de la transformation, de l’éradication de la pauvreté, d’un programme « pour les peuples et la planète » et universellement applicable, des intérêts de la Terre, d’appel universel à l’action, de « pacte universel qui nous rassemble tous », de révolution des données, de partenariat mondial. Ces nouvelles expressions relèvent d’un langage fort, révélant une détermination de passer à l’action, de faire une fois pour toutes universellement appliquer le programme onusien. Un petit nombre d’experts a donc déterminé la direction prise par les majorités pour les quinze années à venir.

Nous croyons que la révolution politique silencieuse, en cours depuis 25 ans, devrait s’accélérer pour plusieurs raisons :

5) La révolution des partenariats continuera à gagner de la vitesse. Le principe de partenariat met les « actionnaires » ou « parties prenantes » sous le leadership normatif mondial des technocrates, car le « mandat » des partenaires, commun à chacun d’entre eux, vient d’en haut. L’objectif exclusif des partenariats est l’application des normes mondiales, fabriquées par les experts[20]. L’objectif de développement durable n°17 s’intitule : Renforcer les moyens de mettre en oeuvre le partenariat mondial pour le développement durable et le revitaliser.

La révolution des données sera « pluri-actionnaire ». Le Secrétariat onusien encourage les ONGs et les milieux académiques à contribuer au rapport des gouvernements et au processus de surveillance. Le Secrétariat onusien qualifie la surveillance de « participative »[23] – « participation » ayant toujours concerné en premier les partenaires directs de l’ONU, les « experts ». La révolution des données habilitera une minorité d’« agents de changement » postmodernes à contrôler les peuples, les entreprises et les gouvernements.

Nécessité, à l’heure des « partenariats », de remettre en lumière le principe de séparation Eglise-Etat

Depuis plus de dix ans, l’ONU cherche à établir avec les religions un « partenariat » motivé par sa volonté de faire universellement appliquer ses normes et objectifs. Les religions, dernier bastion de résistance potentiel aux dérives laïcistes de la gouvernance mondiale, se sont, dans une mesure non négligeable, laissées séduire par la logique et la dynamique des partenariats.

Dans son partenariat avec les religions, l’ONU prend l’initiative. L’objet exclusif du partenariat est l’adoption par les religions du cadre - sémantique, conceptuel, stratégique et idéologique – de l’ONU. Le partenariat efface ainsi la ligne de séparation Eglise-Etat, l’ONU assignant à l’Eglise les mêmes objectifs, prétendument éthiquement impératifs, que ceux de tous les autres « partenaires » de la gouvernance mondiale.

Quant à elle, l’Eglise ne respecte pas non plus le principe de séparation lorsqu’elle entre dans le cadre de la gouvernance mondiale, utilise son langage et appuie ses objectifs stratégiques. Elle se transforme alors elle-même en agent d’une éthique venue d’ailleurs et ne remplit plus sa fonction. Ces questions sont d’une grande importance pour l’humanité et demandent à être clarifiées.

La condition d’une collaboration Eglise-Etat saine et amicale est une recherche commune du bien des personnes et des sociétés. Or la notion de bien est absente de l’éthique de la gouvernance mondiale. Cette dernière instrumentalise la religion pour octroyer à son éthique laïque une autorité qu’elle n’a pas. Mais le partenariat dont l’ONU prend l’initiative n’ouvre pas la gouvernance mondiale à la transcendance. Au contraire, il fait courir aux religions le risque de se séculariser.

 

 

* Directeur de l'Institut interculturel Dialogue Dynamics

 

Annexe : Objectifs de développement durable

 

Objectif 1 : Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde
Objectif 2 : Éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l'agriculture durable
Objectif 3 : Permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être de tous à tout âge
Objectif 4 : Assurer l'accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d'égalité, et promouvoir les possibilités d'apprentissage tout au long de la vie
Objectif 5 : Parvenir à l'égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles
Objectif 6 : Garantir l'accès de tous à l'eau et à l'assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau
Objectif 7 : Garantir l'accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes à un coût abordable
Objectif 8 : Promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous
Objectif 9 : Bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous et encourager l'innovation
Objectif 10 : Réduire les inégalités dans les pays et d'un pays à l'autre
Objectif 11 : Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables
Objectif 12 : Établir des modes de consommation et de production durables
Objectif 13 : Prendre d'urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions*
Objectif 14 : Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable
Objectif 15 : Préserver et restaurer les écosystèmes terrestres, en veillant à les exploiter de façon durable, gérer durablement les forêts, lutter contre la désertification, enrayer et inverser le processus de dégradation des terres et mettre fin à l'appauvrissement de la biodiversité
Objectif 16 : Promouvoir l'avènement de sociétés pacifiques et ouvertes à tous aux fins du développement durable, assurer l'accès de tous à la justice et mettre en place, à tous les niveaux, des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous
Objectif 17 : Renforcer les moyens de mettre en oeuvre le partenariat mondial pour le développement durable et le revitaliser

 

 


[1]La dignité pour tous d’ici à 2030 : éliminer la pauvreté, transformer nos vies et protéger la planète. Rapport de synthèse du Secrétaire Général sur le programme de développement durable pour l’après-2015. A/69/700. 4 Décembre 2015, par. 161.

[2]« Nous pourrions être la première génération à réussir à éradiquer la pauvreté, tout comme nous sommes les derniers à avoir une chance de sauver notre planète ». Avant-projet du document final pour le Sommet de l’ONU devant adopter le programme de développement de l’après-2015, Transformer notre monde d’ici 2030, un nouveau programme d’action mondial, par. 41.

[3]Dans la perspective du Secrétariat onusien, le sommet de septembre est stratégiquement lié à deux autres conférences intergouvernementales : la Troisième Conférence Internationale sur le Financement du Développement (Addis Abeba, 13-16 juillet) et la 21ème session de la Conférence des parties de la convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (Paris, 30 novembre-11 décembre).

[4] Voir annexe.

[5]A/69/700, Ibid., par. 38.

[6]« Tous les pays mettront en oeuvre ce Programme dans le cadre d’un partenariat collaboratif ». Avant-projet, Ibid., préambule.

[7] A/69/700, Ibid., par. 78.

[8]A/69/700, Ibid., par. 48.

[9]« Ce nouveau Programme est guidé par les buts et les principes de la Charte des Nations Unies, y compris le plein respect du droit international. Il prend également ancrage sur la Déclaration universelle des droits de l’homme ». Avant-projet, Ibid., par.11.

[10] Ibid., 4.

[11]La dignité pour tous d’ici à 2030 : éliminer la pauvreté, transformer nos vies et protéger la planète. Rapport de synthèse du Secrétaire général sur le programme de développement durable pour l’après-2015. Ce rapport, distribué le 4 décembre 2014, synthétise tous les apports au processus post-2015 à la fin de 2014.

[12]Elle requerra la mobilisation du « pouvoir de la culture ». A/69/700, Ibid., par. 132.

[13] A/69/700, Ibid., par. 157.

[14] « D’ici à 2030, assurer l’accès de tous à des services de soins de santé sexuelle et reproductive, y compris à des fins de planification familiale, d’information et d’éducation, et la prise en compte de la santé reproductive dans les stratégies et programmes nationaux » (cible 7 de l’objectif 3 : Permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être de tous à tout âge). Et encore: « Assurer l’accès de tous aux soins de santé sexuelle et reproductive et faire en sorte que chacun puisse exercer ses droits en matière de reproduction, ainsi qu’il a été décidé dans le Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement et le Programme d’action de Pékin et les documents finals des conférences d’examen qui ont suivi » (Cible 6 de l’objectif 5: Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles).

[15]L’égalité des sexes (traduction française de gender equality) fait l’objet d’un objectif à part entière, l’objectif cinq: Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles. Cet objectif implique l’adoption et le renforcement de politiques et de lois pour la promotion de l’égalité des sexes qui peuvent inclure le « droit à l’avortement », par exemple, vu que le gender est inclusif des droits reproductifs, d’après les experts au pouvoir.

[16]« Nouveaux objectifs globaux en vue d’un développement durable de l’humanité et de notre planète ». Avant projet, introduction.

[17]UN Press release. April 22, 2015.

[18]A/69/700, Ibid., par. 152.

[19] A/69/700, Ibid., par. 37 e.

[20] « L’échelle et l’ampleur de ce nouveau Programme nécessitent que le Partenariat mondial soit renouvelé et renforcé. Ce Partenariat … facilitera l’engagement global intensif en faveur de la réalisation des objectifs et des cibles en réunissant les gouvernements, le secteur privé, la société civile, le système des Nations Unies et d’autres acteurs et en mobilisant toutes les ressources disponibles. Des partenariats multi-acteurs inclusifs seront nécessaires pour traiter les priorités spécifiques du Programme et mobiliser les ressources nécessaires. Plus généralement, nous soulignons l’importance cruciale d’un engagement de toutes les parties concernées par la mise en oeuvre du nouveau Programme. À ce titre, les gouvernements et les institutions publiques travailleront en étroite collaboration avec les parlements nationaux, les autorités locales, les institutions internationales, les entreprises et le secteur privé, la société civile, le monde universitaire, les organismes philanthropiques, les associations de bénévoles et autres. » Avant Projet, par. 36.

[21] A/69/700, Ibid., par. 81.

[22]A/69/700, Ibid., par. 146.

[23]A/69/700, Ibid., par. 142.

 

 

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